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Alain Cavalier: maître du réel

Alain Cavalier

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© Vision du Réel 2017

 

On m’a demandé d’introduire un grand cinéaste, je vous invite à  découvrir Alain Cavalier, qui a tenu sa masterclass le 25 avril à Visions du réel.

Avant d’essayer d’introduire l’œuvre d’Alain Cavalier -   alors que ce serait beaucoup mieux de l’entendre parler, puisqu’il sait si bien s’exprimer sur sa pratique du cinéma - je dois avouer les quelques difficultés auxquelles je fais face.

Il y a bien sûr l’embarras de réduire un parcours si long et varié en quelques minutes, en sachant que les mots dont je dispose sont bien pauvres par rapport à la puissance des images/sons du cinéma. Les mots appartiennent à l’abstrait : ils nomment les choses dans un vide de contexte,  alors que  tous les films d’Alain Cavalier, les soit-dites fictions et soit-dits documentaires, sont la preuve que le cinéma est un art qui n’a rien à voir avec l’abstrait. Le cinéma est l’art du présent, même quand il parle d’une sainte du XIX siècle, même quand il montre une photo vieille de 40 ans, même et surtout, quand il décide de filmer une chose aussi simple telle la présence d’un cheval.

Il y une autre difficulté : comment lier le mot « maître » à la pratique d’Alain Cavalier, c’est-à-dire à quelqu’un qui fait des films à hauteur d’homme ou d’élève. L’œuvre d’Alain Cavalier – qui a commencé comme assistant de Louis Malle, qui a réalisé des films avec des grands comédiens (Romy Schneider et puis Alain Delon, Catherine Deneuve et Michel Piccoli,), qui a abandonné le cinéma traditionnel pour expérimenter une autre forme… Toute l’oeuvre d’Alain Cavalier prouve que le réel n’a pas de maître. Le réel ne se laisse pas maîtriser : il entre par la fenêtre s’il n’est pas invité, il se dérobe alors qu’il est appelé. Le réel c’est un peu comme les nuages dans le court métrage de Pasolini avec Toto (Che cosa sono le nuvole ?, 1968). On ne peut pas les réduire à quelques mots et si on les nomme ils s’évaporent.

 

Par contre s’il y a une personne qui mérite ce prix, c’est justement Alain Cavalier parce que c’est le cinéaste qui, à mes yeux, a le plus clairement compris que le réel au cinéma commence par donner une place dans le récit à l’homme à la caméra. C’est là le point de départ incontournable. En employant ses mots « il faut rendre compte de mon expérience aux spectateurs ».

Et si le réel est cette matière hostile à toute classification, qui ne permet pas une hiérarchie des rôles, le choix porté par Alain Cavalier de réduire au maximum les outils du cinéma pour être seul face à la personne qu’il filme, n’a pas seulement une grande valeur éthique et politique – c’est-à-dire le refus de la machine du cinéma, comme on refuserait un appel aux armes ou un pouvoir qui en même temps nous séduit et nous emprisonne/empoisonne. Je veux dire que dans cette relation horizontale, dans ce refus de cacher tout ce qui est du côté de la fabrication, Cavalier arrive à trouver un moyen pour exprimer une présence, qui est toujours double : la sienne et celle de la personne qui lui fait face. Le réel alors c’est plutôt une histoire de copinage. Le réel finit par être à l’image des gens filmés par Cavalier, un vieil ami dont on a appris les vertus et les défauts, qu’on retrouve régulièrement et qui toutefois arrive à nous surprendre. Les cinéastes du réel (Godard, Marker, Varda…) seraient donc ceux qui filment toujours, comme un écrivain écrit chaque jour quelque chose. Car une amitié il faut l’entretenir, ce n’est pas comme un rendez-vous de travail où l’on sait ce dont on va parler.

Je terminerai par une image qui est devenue la matrice de l’œuvre de Cavalier. Depuis des années, Cavalier fait des portraits – ici à Nyon on montre sa magnifique nouvelle série. Quand on dit « portrait » on pense tout de suite à un tableau, souvent d’un homme célèbre, puissant, qui la plupart des fois a payé pour ce portrait. On pense à un art qui maîtrise le sujet et parfois le prend au piège. On pense à une forme de confrontation entre l’artiste et son sujet, entre une forme codée et des manières de la détourner. Or, les portraits de Cavalier sont à l’opposé de ceci. Ses portraits ne portent que les noms propres de gens ou bien nomment une profession. Ils naissent du désir que le filmeur a de capter quelque chose ou mieux, d’employer la caméra, cet outil devenu si souple pour s’entretenir avec ces personnes. Ils n’ont rien de la peinture au sens où le cinéma parfois peut s’approcher de la peinture – d’ailleurs Cavalier lui même a fait un portrait d’un peintre Georges de la Tour, où il est question de son rapport au travail de cet artiste du XVII siècle. Les portraits d’Alain Cavalier sont en effet des rencontres. Le point de départ, qui est toujours en hors champ, c’est la rencontre d’une personne avec une autre. Une rencontre qui a déclenché quelque chose. Le film en est la conséquence et en quelque sorte son récit fait le tour autour de cette image manquante. Le film montre une affinité qui nous donne envie d’en savoir plus et qui permet du coup de dépasser cette distance qui est propre au portrait. C’est un exercice à la fois très simple et très structuré. On est avec et pas en face. C’est en cela, peut être, que git le secret d’un « maître » du réel.

 

Carlo Chatrian

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